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Jean-Baptiste KENLEY : « Une jeunesse mentalement prisonnière a du mal à prendre des initiatives »

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« Une jeunesse mentalement prisonnière a du mal à prendre des initiatives et à construire son avenir. » C’est l’une des convictions fortes de Jean-Baptiste KENLEY, écrivain, politologue et conférencier haïtien, qui a fait de la jeunesse et du leadership le fil conducteur de son engagement. De son pays à l’Afrique, son discours repose sur une même exigence : restaurer la confiance, stimuler l’engagement citoyen et faire émerger un leadership capable de servir plutôt que de se servir.

Auteur de quatre ouvrages et initiateur du Forum des jeunes en Haïti, il a déjà animé plus de 400 conférences à l’échelle nationale. Dans cet entretien avec Lomé Express, il livre son regard sur la crise de confiance qui pousse de nombreux jeunes Haïtiens vers l’exil, les insuffisances du leadership, les opportunités d’investissement, mais aussi les possibilités de rapprochement entre la jeunesse haïtienne et celle du continent africain.

 

 Voici l’intégralité de l’entretien  

 Lomé Express : Vous êtes un jeune leader engagé en faveur de la jeunesse haïtienne. Quand on regarde votre parcours, quelle réalité vous a véritablement convaincu que vous deviez vous engager pour transformer votre communauté ?

 

KJB : La première réalité qui m’a poussé à m’impliquer, c’est que je viens d’une famille profondément engagée dans la vie citoyenne. Ma grand-mère était une leader communautaire, aussi bien du côté paternel que du côté maternel. J’ai donc grandi dans une atmosphère où l’implication citoyenne occupait une place importante.

Comme j’ai grandi à la campagne, j’ai été entouré de plusieurs leaders communautaires et de personnes engagées dans leur communauté. Tout cet environnement a fortement influencé mon parcours et a progressivement développé en moi le goût de l’engagement, du service et de la responsabilité citoyenne.

À l’école comme à l’église, j’étais un jeune très actif et je me suis rapidement impliqué dans les activités parascolaires et dans différentes initiatives. Toutes ces expériences ont contribué à forger en moi un mental de champion, mais surtout un véritable esprit d’engagement et de service.

 

Lomé Express : Vous êtes politologue, auteur, conférencier et formateur en leadership. Comment expliquez-vous cette volonté de multiplier les initiatives et les espaces de transmission pour accompagner les jeunes ?

KJB : Oui, plus que la volonté, c’est surtout une question de motivation. On peut avoir la volonté de faire quelque chose, mais manquer de motivation. Or, la motivation est ce qui crée l’engouement et la détermination nécessaires pour accomplir une tâche jusqu’au bout.

En ce qui me concerne, je suis profondément motivé parce que je crois que nous avons une responsabilité envers notre communauté et notre pays. Max Weber parle d’ailleurs de l’éthique de la responsabilité et de l’éthique de la conviction.

Pour ma part, ma conviction repose sur une vision fondée sur le leadership moral, le leadership éclairé et le leadership serviteur. Je considère donc que servir mon pays et ma communauté est une responsabilité.

C’est dans cet esprit qu’avec mon équipe, nous prenons des initiatives pour identifier les problèmes auxquels la population est confrontée, contribuer à les résoudre, apporter des réponses aux crises et, surtout, accompagner les populations dans la recherche de solutions durables.

Lomé Express : Dans votre ouvrage L’avenir d’une jeunesse kidnappée, vous posez un regard préoccupant sur la situation de la jeunesse. Qu’est-ce qui, selon vous, « kidnappe » aujourd’hui l’avenir des jeunes Haïtiens ?

 

KJB : C’est en Haïti que j’ai écrit mon deuxième ouvrage, après 7 secrets pour passer de zéro à héros, qui est un livre de développement personnel.

Mon deuxième livre est plutôt un ouvrage de poésie, intitulé L’avenir de la jeunesse kidnappée. À travers ce livre, je développe notamment la notion de « kidnappage mental ».

En Haïti, il existe malheureusement des cas de kidnapping réel. Mais au-delà de cette réalité, je parle aussi d’un autre type de kidnapping, beaucoup plus profond : le kidnappage mental de la jeunesse.

Ce kidnappage mental est, selon moi, lié à un système politique, économique et social qui prend en quelque sorte le pays et sa jeunesse en otage. Ce système crée des blocages et des difficultés qui empêchent les jeunes de se préparer, de croire en eux-mêmes, de se projeter et d’aller de l’avant.

Il est donc important de travailler sur cette dimension mentale, parce qu’une jeunesse qui est mentalement prisonnière a du mal à prendre des initiatives, à construire son avenir et à contribuer pleinement au développement de son pays.

C’est pourquoi je pense qu’il faut agir sur ces différents systèmes et surtout aider les jeunes à se libérer mentalement, afin qu’ils puissent reprendre confiance, développer leur potentiel et devenir véritablement acteurs de leur avenir.

 

Lomé Express Vous avez également écrit 7 secrets pour passer de Zéro à Héros. Dans un contexte marqué par les difficultés économiques et sociales, comment un jeune peut-il concrètement transformer ses ambitions en réussite ?

 

KJB : Oui, on peut transformer les difficultés en opportunités de réussite. Lorsque j’ai annoncé, à la radio et à la Télévision nationale d’Haïti, que j’allais entreprendre une tournée de conférences, je n’avais pratiquement pas d’argent. C’était en 2018.

Aujourd’hui, je suis considéré comme l’un des jeunes les plus influents. Pourquoi ? Parce qu’à un moment donné, j’ai accepté de prendre un risque et de croire en mon projet.

J’ai également eu la chance de rencontrer des entrepreneurs à succès qui m’ont accompagné tout au long de ce parcours. Il y avait notamment Clifford Baron, Patrice Bayard et Madame Mimose Félix, qui sont des personnalités publiques et des entrepreneurs à succès.

Ces personnes n’ont pas seulement participé à l’élaboration de mon livre en tant qu’auteurs-contributeurs. Elles ont également pris part à des forums de jeunesse, où elles ont gratuitement motivé, sensibilisé et formé des jeunes dans différentes villes, notamment dans des quartiers défavorisés.

C’est aussi grâce à cet engagement collectif et à cette volonté de transmettre que nous avons pu toucher et inspirer de nombreux jeunes.

 

Lomé Express : À travers vos formations, conférences et initiatives, vous cherchez à renforcer les capacités des jeunes. Quels sont, selon vous, les leviers prioritaires sur lesquels Haïti doit agir pour permettre à sa jeunesse de prendre véritablement son destin en main ?

 

KJB : Les jeunes, il y a une véritable panne de leadership en Haïti, notamment en matière de leadership moral. Si vous regardez les données de Transparency International, vous constaterez qu’Haïti figure parmi les pays confrontés à un niveau élevé de corruption.

C’est pourquoi nous avons besoin d’un leadership fondé sur des valeurs morales, l’intégrité et la responsabilité. C’est aussi la raison pour laquelle je fais toujours appel aux jeunes afin qu’ils s’impliquent davantage dans la politique et dans la gestion de la chose publique. Nous devons œuvrer pour avoir un pays dirigé par des femmes et des hommes qui incarnent un véritable leadership moral.

Vous voyez, les jeunes, lorsque nous aurons un leadership moral, nous pourrons véritablement renforcer l’État de droit, améliorer la gouvernance et construire un Haïti plus juste et plus responsable.

 

Lomé Express : Haïti est confrontée à une crise de confiance, tandis que de nombreux jeunes envisagent l’exil comme une perspective d’avenir. Comment convaincre cette génération de rester, d’entreprendre et de croire encore en la possibilité de construire son avenir dans son propre pays ?

 

KJB : On ne peut pas convaincre tous les jeunes de rester en Haïti, parce que la situation est vraiment difficile. Tous les jours, il y a des crimes, des activités criminelles, et ces réalités sont largement médiatisées. Cela crée naturellement chez beaucoup de jeunes un sentiment d’insécurité et l’envie de partir.

Mais il y a malgré tout un travail que nous pouvons faire : c’est un travail de motivation et de développement personnel. Lorsqu’un jeune croit en lui, en ses capacités et qu’il décide, malgré les difficultés, de construire son avenir en Haïti, cette motivation peut l’aider à rester et à agir.

Cependant, on ne peut pas forcer quelqu’un à rester en Haïti. C’est un choix personnel qui dépend aussi des conditions de vie et des perspectives que le pays peut offrir.

Il faut également rappeler qu’Haïti est un pays riche, qui dispose de nombreuses ressources et de nombreux atouts, mais qui n’a pas encore atteint tout son potentiel, notamment en raison de la faible exploitation de certaines de ses richesses et de ses ressources.

Donc, au-delà de la motivation personnelle, il faut aussi créer les conditions qui permettront aux jeunes de croire qu’ils peuvent réellement réussir et construire leur avenir en Haïti.

 

Lomé Express : Vous avez été au contact de jeunes issus de différents milieux et de différentes régions d’Haïti. Quelles aspirations reviennent le plus souvent dans vos échanges avec eux et quelles sont leurs principales frustrations ?

KJB : Frustration ! Oui, les jeunes sont véritablement frustrés, notamment en raison du système politique en place, comme je viens de le souligner.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis déçu de voir certaines personnes réclamer une nouvelle classe politique en Haïti, alors qu’on observe encore une gérontocratie malhonnête. Ce sont des personnes qui, après la dictature des Duvalier, ont progressivement pris le contrôle du pays et continuent de rester au sommet, sans apporter de véritables solutions aux problèmes qui accablent la population.

C’est justement l’une des principales raisons de la frustration des jeunes. Ils constatent que, malgré les difficultés et les crises successives, les mêmes pratiques et, parfois, les mêmes acteurs continuent de dominer la vie politique du pays.

Mais au-delà de cette frustration, il existe aussi une dynamique positive. Une équipe travaille à l’échelle nationale pour motiver les jeunes, encourager leur implication et promouvoir leur engagement citoyen, avec un objectif clair : contribuer à sortir Haïti de ce bourbier.

 

Lomé Express : Vous observez également les dynamiques qui traversent la jeunesse africaine. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette jeunesse africaine, souvent décrite comme une génération appelée à jouer un rôle majeur dans la transformation économique, sociale et politique du continent ?

KJB : Oui, je suis connecté à l’Afrique. Je suis d’avis qu’il y a aujourd’hui des jeunes Africains véritablement dévoués à l’avancement de leurs pays. Je ne vais pas forcément citer de noms, mais tu les connais très bien. On voit, par exemple, de jeunes Sénégalais qui occupent des responsabilités importantes et qui participent activement à la construction de leur pays.

Pour moi, je suis profondément Africain, de souche africaine. Et lorsqu’on connaît l’histoire d’Haïti, on comprend aussi que c’est une terre issue de différentes composantes de la population : des Noirs, des Mulâtres et d’autres groupes. Mais malgré cette diversité, une grande partie de la population haïtienne reste fortement attachée à ses racines et à son inspiration africaine.

Je félicite donc les différents travaux et initiatives qui se développent en Afrique. Je suis particulièrement marqué par l’engagement d’une jeunesse africaine forte, dynamique et déterminée. Je pense que les messages qui viennent d’Afrique arrivent jusqu’en Haïti et peuvent avoir un véritable impact.

Chaque message de motivation, chaque initiative positive et chaque réussite de la jeunesse africaine contribuent à donner de l’espoir au peuple haïtien, et particulièrement à la jeunesse haïtienne.

 

Lomé Express : Entre chômage, entrepreneuriat, innovation, migration et participation citoyenne, quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels la jeunesse africaine doit faire face et quelles opportunités devrait-elle davantage saisir ?

KJB : Bon, je crois que, de manière globale, la situation est assez similaire lorsqu’on parle de l’Afrique et d’Haïti. En Haïti, il y a un chômage très important, et je crois qu’on retrouve également cette problématique dans plusieurs pays africains.

Fondamentalement, en tant que continent ou en tant que pays, on ne peut pas vivre en autarcie. Nous devons nécessairement nous ouvrir au monde. Et cette ouverture doit permettre d’attirer davantage d’investissements étrangers.

Je ne pense pas qu’on puisse parvenir au développement sans investissements, qu’ils soient nationaux ou étrangers. Je crois donc que l’Afrique doit travailler dans cette direction, tout comme Haïti doit également s’engager sur cette voie, afin de parvenir à une exploitation plus efficace, plus transparente et surtout plus avantageuse de ses ressources.

L’objectif, au fond, est de faire en sorte que nos ressources puissent véritablement contribuer au développement économique et à l’amélioration des conditions de vie des populations.

 

Lomé Express : Haïti et l’Afrique partagent une histoire, des défis et des aspirations qui peuvent parfois se rejoindre. Voyez-vous des possibilités de renforcer les échanges entre jeunes Haïtiens et jeunes Africains, notamment autour du leadership, de l’entrepreneuriat, de l’éducation et de l’engagement citoyen ?

KJB : Oui, oui, il peut effectivement y avoir des échanges. C’est d’ailleurs l’objet de la question. Je pense qu’il peut y avoir de véritables échanges entre la jeunesse haïtienne et la jeunesse africaine, notamment à travers des activités en ligne, mais aussi des rencontres et des activités sur le terrain.

Pour ma part, je compte aller en Afrique dans le cadre d’une tournée. Je connais déjà plusieurs leaders africains, notamment des pasteurs, des motivational speakers et de jeunes entrepreneurs. Je connais Marcello, Kandem, Tatu, ainsi que beaucoup d’autres personnes qui m’inspirent. Il y a également cette jeune femme qui était dans « Les Débats » en France, que je connais, et bien d’autres encore.

Je crois donc qu’il existe une véritable possibilité de créer des passerelles entre les jeunes d’Haïti et ceux d’Afrique. La jeunesse haïtienne est une jeunesse ouverte, assoiffée de développement et désireuse de voir son pays progresser.

C’est une jeunesse forte, une jeunesse résiliente. Je crois que nous devons justement nous appuyer sur cette énergie, cette volonté et cette résilience pour favoriser les échanges, partager les expériences et construire ensemble de nouvelles perspectives.

 

Lomé Express : Votre engagement touche également aux questions de diplomatie, de développement et de citoyenneté. Quelle place la jeunesse doit-elle occuper dans les décisions qui engagent l’avenir d’Haïti et, plus largement, des sociétés du Sud ?

 KJB : Oui, je le dis souvent : la jeunesse, c’est le temps de la vie où l’on s’oriente et où l’on prend de grandes décisions. Quand on est jeune, on est appelé à décider, à faire des choix et à prendre des engagements. Je le dis aussi : la jeunesse est le réservoir du leadership d’aujourd’hui et de demain.

Donc, dès maintenant, les jeunes doivent s’engager et s’impliquer afin de pouvoir contribuer à améliorer les choses dans leur pays et dans leur communauté.

En ce qui concerne la diplomatie, je fais souvent des interventions sur cette question. Je crois qu’il n’existe que des intérêts sur la scène internationale. Haïti doit donc avoir une diplomatie forte, indépendante et surtout stratégique.

Nous sommes en Amérique, et nous devons également comprendre les enjeux géopolitiques qui nous entourent. Il faut réfléchir à nos ressources, voir comment les exploiter et les préserver, mais aussi comment entretenir de bonnes relations avec les autres pays.

Nous partageons notamment le même continent avec les États-Unis, qui constituent une grande puissance économique et militaire. Il faut donc savoir tirer parti de cette proximité géographique et développer une diplomatie capable de défendre les intérêts d’Haïti.

Mais aujourd’hui, le constat est que la diplomatie haïtienne n’est pas suffisamment forte. Elle est parfois marquée par des relations fondées sur des intérêts personnels, voire par la corruption. Dans ces conditions, il est difficile d’obtenir de véritables résultats pour Haïti.

Je crois donc qu’il faut repenser notre diplomatie, la rendre plus forte, plus stratégique et surtout orientée vers la défense des intérêts du peuple haïtien.

 

Lomé Express : Pour terminer, quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Togolais et, plus largement, à la jeunesse africaine qui vous lit aujourd’hui à travers Lomé Express ?

KJB : Ce que j’aimerais partager avec les jeunes qui lisent Lomé Express et, plus largement, avec les jeunes d’Afrique, c’est de continuer à lire, de continuer à s’engager et de continuer à apprendre.

Il faut également cultiver son état d’esprit, garder espoir et croire en ses capacités. Il faut avoir une vision, travailler avec détermination et surtout ne jamais abandonner face aux difficultés.

Parce que lorsqu’on a un état d’esprit positif, de l’espoir et la volonté d’agir, on peut transformer ce qui paraît impossible en quelque chose de concret et de réalisable.