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Dapaong : sur les traces de Momo Le Riche, l’artiste qui veut réconcilier tradition et modernité

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À Dapaong, dans la chaleur vive du Nord-Togo, un visiteur a semé une énergie nouvelle. Pendant plusieurs jours, le professeur de musique et artiste-harmoniste Momo Le Riche a sillonné paroisses, radios, ateliers artistiques et sites patrimoniaux. Son ambition est claire : redonner aux musiques togolaises et en particulier moba la dignité, la profondeur et la modernité qu’elles méritent. Entre rencontres spirituelles, réflexions culturelles et immersions dans le patrimoine vivant, son séjour se lit comme un manifeste pour une renaissance musicale africaine.

Une rencontre fondatrice avec l’évêque Guigbile : quand la culture rejoint la foi

Le séjour démarre sur une note déterminante avec l’entrevue accordée par Mgr Dominique Banléne Guigbile, évêque du diocèse de Dapaong mais aussi anthropologue reconnu. Dans son bureau épiscopal, les discussions ne tardent pas à prendre de la hauteur. Ensemble, les deux hommes interrogent la place de la musique dans la transmission de l’identité culturelle africaine. L’évêque insiste sur l’impérieuse nécessité de connaître et préserver ses racines : « On ne peut pas être un vrai intellectuel en ignorant ses racines culturelles », affirme-t-il. Selon lui, « la culture est la plus grande richesse de l’homme, mieux, son être ».

 

la culture n’est pas seulement un atout : elle représente « la plus grande richesse de l’homme ».

Ces paroles agissent comme une boussole pour Momo Le Riche. Elles renforcent sa conviction qu’il faut harmoniser, transcrire et enseigner les chants en langues locales moba en tête tout en respectant leur structure propre. L’évêque lui remet des documents de recherche, geste symbolique d’un soutien à la fois moral et scientifique. Au-delà d’un simple échange, cette rencontre scelle un partenariat entre la foi, le savoir anthropologique et la création musicale contemporaine.

Sur les ondes : défendre les musiques africaines face aux influences extérieures

Les radios locales deviennent ensuite la tribune où l’artiste expose sa vision. Grâce à l’appui du directeur de Radio Maria Dapaong et de celui de la Radio Communautaire des Savanes, il anime une série d’émissions consacrées à une question cruciale : « Les influences extérieures sur nos musiques africaines : un mal nécessaire ? ».

Au fil des débats, Momo Le Riche reconnaît que la modernité offre des apports indéniables : de nouvelles harmonies, l’accès aux technologies, et une ouverture internationale qui peut hisser les artistes africains sur des scènes plus vastes. Mais il met aussi en garde contre les dérives qui menacent les fondements mêmes de la musique traditionnelle. Il souligne la perte progressive des rythmes originels, la disparition des mélodies anciennes et la fragilisation des langues locales. La clé, selon lui, est de trouver un équilibre où innovation et authenticité coexistent harmonieusement. Sur les ondes, il martèle que la modernité ne doit jamais effacer les racines, mais au contraire s’y appuyer pour créer des œuvres à la fois nouvelles et profondément africaines.

Liturgie, langue moba et formation : transmettre sans déformer

Le passage à la paroisse Saint Paul de Dapaong constitue l’un des moments les plus pédagogiques du séjour. Aux côtés du Père Pascal, responsable de la liturgie, et de l’abbé Luc Douti, aumônier des chorales diocésaines, l’artiste engage une réflexion poussée sur l’avenir du chant religieux en langue moba. Tous trois partagent la même préoccupation : comment harmoniser les chants liturgiques sans altérer la langue ?

Les échanges débouchent sur une orientation claire. Il faut former les maîtres de chant aux règles précises de l’harmonisation, en veillant à ce que chaque note respecte les tonalités naturelles du moba. Les responsables paroissiaux insistent sur une transcription rigoureuse des textes et des mélodies afin d’éviter les déformations fréquentes qui finissent par appauvrir la langue. De cette discussion émerge l’idée d’un répertoire harmonisé propre à la paroisse, une base solide qui permettra aux chorales de préserver l’intégrité linguistique tout en enrichissant la pratique musicale.

Un atelier créatif : unir arrangeurs, instrumentistes et maîtres de chant

Pour nourrir l’effervescence artistique locale, Momo Le Riche organise également un grand atelier qui réunit arrangeurs, instrumentistes, maîtres de chant et animateurs culturels. Cette rencontre ressemble à une ruche où les idées circulent librement. L’artiste y développe l’importance de la gamme pentatonique, pierre angulaire de nombreuses musiques africaines. Il explique comment cette architecture sonore, souvent méconnue des jeunes artistes, peut servir de base pour composer des œuvres modernes enracinées dans la tradition.

Mais la discussion ne s’arrête pas à la théorie. Les participants s’interrogent aussi sur la nécessité de documenter les chants anciens, de les transcrire avec précision et de les numériser pour les générations futures. Cette dynamique collective vise à bâtir un mouvement durable, capable de porter la musique locale au-delà des frontières régionales et nationales. Tous s’accordent sur un point : la musique africaine ne pourra rayonner pleinement que si elle s’appuie sur une mémoire sauvegardée et un travail collectif structuré.

Les institutions en alignement : la DRAC soutient la dynamique culturelle

La rencontre avec le Directeur régional des Arts et de la Culture, Dr ABI Essozimna, consolide cette dynamique. L’entretien porte sur les stratégies à long terme pour renforcer la formation des artistes, valoriser les traditions musicales et offrir aux talents locaux des espaces d’expression. Le directeur se montre sensible à la démarche de l’artiste et réaffirme l’importance de mettre en place des programmes permettant aux jeunes musiciens de se former en harmonie, en transcription et en conservation patrimoniale. Cette collaboration institutionnelle ouvre la voie à de futures actions concertées.

Les sites historiques des Savanes : un voyage qui nourrit la création

Le séjour de Momo Le Riche n’aurait pas été complet sans une immersion dans les sites emblématiques du Nord-Togo, véritables trésors de mémoire et de spiritualité. Les grottes de Nok, avec leurs plus de 130 greniers ancestraux, lui offrent une plongée dans une organisation sociale millénaire où le génie africain apparaît dans toute sa subtilité. La montagne de Koutidjoak, berceau des forgerons Moab, lui évoque la puissance créatrice d’un peuple qui travaillait le fer comme d’autres sculptent la mélodie.

Le barrage de Dalwak et le puits de Kporgou lui rappellent l’alliance entre résilience et ingéniosité, essentielle à la vie des communautés rurales. Quant à la cascade de Sidiki, dont le murmure résonne comme une musique naturelle, elle apparaît à l’artiste comme une partition vivante, fragile et inspirante. Chaque lieu nourrit sa vision d’une musique qui relie la mémoire des ancêtres aux aspirations contemporaines.

Un sommet pour l’unité artistique : la musique comme moteur de cohésion

Le 30 septembre, l’artiste réunit au Centre Saint Kisito une constellation d’acteurs culturels : arrangeurs, artistes, animateurs, jeunes musiciens. La rencontre, conçue comme un sommet local, a pour objectif de bâtir une cohésion artistique durable. Dans un discours ferme, Momo Le Riche rappelle que « les égos doivent céder la place aux collaborations stratégiques ». Pour lui, l’avenir de la musique togolaise repose sur une union réelle des forces créatives.

Au terme des échanges, plusieurs projets concrets émergent : la création d’une formation régionale d’harmonistes, l’organisation d’un festival annuel dédié à la musique moba, et la mise en place d’un vaste programme de transcription et de conservation du patrimoine musical. Des initiatives ambitieuses qui visent à installer dans les Savanes une dynamique culturelle pérenne.

Au Nord, une symphonie nouvelle s’écrit

Le séjour de Momo Le Riche s’achève comme une promesse. De la rencontre spirituelle avec l’évêque Guigbile aux ateliers artistiques en passant par l’exploration des sites patrimoniaux, il laisse derrière lui une énergie créatrice et une vision claire : l’identité africaine doit se dire, se chanter et se transmettre.

Dapaong : Momo Le Riche appelle à fédérer les artistes africains

Dans une région où chaque pierre, chaque rythme, chaque langue porte une mémoire, l’artiste rappelle que la musique n’est pas seulement un art : c’est un pont entre le passé et l’avenir.

Comme il le répète : « Préserver la musique, c’est préserver notre identité. »