De la défiance à la rupture : comprendre les coups d’État africains

Depuis 2020, l’Afrique fait face à un retour marqué des coups d’État. En cinq ans, neuf pays ont vu l’armée s’emparer du pouvoir, parfois durablement. Un phénomène inquiétant. Il interroge la solidité des institutions, la gouvernance politique et la capacité des États à répondre aux attentes sociales et sécuritaires. Derrière chaque putsch, des causes profondes se répètent : crise de confiance, pauvreté persistante, insécurité chronique et désillusion démocratique.

Les scènes se ressemblent : des soldats à la télévision nationale, des institutions suspendues, des promesses de “redressement”. Récemment encore, au Bénin, une tentative de coup d’État a été annoncée avant d’être déclarée déjouée par les autorités. Deux semaines plus tôt, en Guinée-Bissau, l’armée prenait brièvement le contrôle du pouvoir dans un contexte postélectoral tendu. Ces épisodes rappellent la fragilité de certains systèmes politiques ouest-africains.
Pour Beverly Ochieng, analyste au cabinet Control Risks Group, ces coups d’État traduisent une accumulation de frustrations. Les griefs socio-économiques s’aggravent. Les institutions s’affaiblissent. Les gouvernements civils peinent à gérer les crises sécuritaires. Dans plusieurs pays, l’armée reste un acteur politique central. Lorsque les dirigeants civils sont perçus comme inefficaces, les militaires estiment avoir un rôle à jouer.
Le phénomène ne se limite pas à l’Afrique de l’Ouest. En octobre dernier, Madagascar a connu une rupture politique majeure. Portées par la jeunesse, des manifestations ont exigé la démission du président Andry Rajoelina. L’armée est alors intervenue. Le chef de l’État a quitté le pays. Le Parlement a prononcé sa destitution. La transition est passée sous contrôle militaire, selon un schéma désormais récurrent à l’échelle du continent.
En Afrique centrale aussi, les coups de force se multiplient. Au Gabon, en 2023, l’armée a renversé Ali Bongo juste après l’annonce de sa victoire électorale. Le général Brice Oligui Nguema, son cousin, a pris le pouvoir. Il a ensuite remporté l’élection présidentielle d’avril. Au Tchad, après la mort d’Idriss Déby en 2021, son fils Mahamat Idriss Déby s’est imposé à la tête de l’État, prolongeant trois décennies de règne familial.
Guinée-Bissau : arrêté, Embalo Sissoco accuse son chef d’état-major
En Guinée, en septembre 2021, le colonel Mamady Doumbouya a renversé Alpha Condé. Le président sortant avait modifié la Constitution pour briguer un troisième mandat. La junte a ensuite organisé un référendum autorisant ses membres à se présenter aux élections. Doumbouya est aujourd’hui candidat à la présidentielle prévue en décembre. Une transition qui brouille la frontière entre rupture militaire et continuité politique.
Le Soudan illustre une autre facette de l’instabilité. En octobre 2021, l’armée dirigée par le général Abdel-Fattah Burhan a mis fin à une transition fragile, après la chute d’Omar el-Béchir, au pouvoir depuis 26 ans. Depuis, le pays est plongé dans un conflit violent. L’exemple soudanais montre que le coup d’État n’apporte pas toujours la stabilité promise.
Dans le Sahel, la situation est encore plus critique. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les militaires ont pris le pouvoir entre 2020 et 2023. Ces pays sont confrontés à des attaques djihadistes répétées. Les juntes ont justifié leurs coups de force par l’urgence sécuritaire. Elles ont promis une protection accrue des populations. Les résultats restent contrastés. Et la violence persiste.
La corruption est un facteur clé. Les élites politiques sont souvent perçues comme déconnectées. Accusées d’enrichissement personnel. Incapables de répondre aux besoins de base. Cette défiance touche particulièrement les jeunes. Selon une enquête d’Afrobarometer, ceux-ci restent attachés à la démocratie. Mais ils sont plus nombreux à juger son fonctionnement insatisfaisant. Une brèche que les militaires exploitent.
Un autre élément revient souvent : l’héritage colonial. À l’exception du Soudan et de la Guinée-Bissau, la majorité des coups d’État récents ont eu lieu dans d’anciennes colonies françaises. Pour Bakary Sambe, directeur de l’Institut Timbuktu, cela tient aux systèmes politiques hérités. Présidentialisme fort. Institutions fragiles. Dépendance économique prolongée.
Selon lui, la mauvaise gouvernance, combinée à l’échec face aux menaces djihadistes, crée un terrain favorable aux armées qui se posent en “sauveurs”. À l’inverse, les anciennes colonies britanniques, dotées de systèmes plus décentralisés, ont souvent connu des transitions plus stables. Le contrôle du pouvoir y est mieux réparti.
Beverly Ochieng souligne aussi la différence dans le rôle de l’armée. Dans de nombreux pays anglophones, les pouvoirs sont plus nettement séparés. Exécutif, judiciaire et armée coexistent sans se confondre. Cette clarté limite les interventions militaires.
Les coups d’État en Afrique ne sont ni accidentels ni isolés. Ils sont le symptôme de crises profondes : Gouvernance fragile, insécurité persistante, et institutions contestées. Tant que ces problèmes structurels perdureront, le risque restera élevé. La réponse ne peut être uniquement militaire. Elle doit être politique, sociale et institutionnelle. Sans cela, le cycle des putschs pourrait bien se poursuivre.













