header image

Mémoire, société, héritage : le cinéma togolais dévoile sa nouvelle identité à Lausanne

0
44

Longtemps peu visible sur les grandes scènes internationales, le cinéma togolais gagne progressivement du terrain. À Lausanne, cette dynamique prend une dimension particulière. Du 13 au 16 août 2026, le 20e Festival cinémas d’Afrique Lausanne consacre en effet un Focus Togo à une création cinématographique riche, plurielle et profondément ancrée dans les réalités du pays. Dix films, quatre professionnels invités, une table ronde et un concert composent cette programmation qui place la création togolaise sous les projecteurs.

À travers cette sélection, le Togo ne vient pas seulement présenter des œuvres. Il expose une manière de raconter son histoire, de questionner son présent et de transmettre ses héritages. Fictions, documentaires et animation se croisent ainsi autour de thèmes aussi variés que la mémoire, la transmission, l’émancipation, la justice sociale, le patrimoine et les mutations de la société.

Le cinéma togolais à la conquête d’un nouveau public

Le Focus Togo s’inscrit dans une édition anniversaire particulièrement ambitieuse. Pour ses 20 ans, le Festival cinémas d’Afrique Lausanne réunit plus de 60 œuvres issues de 29 pays. Dans cet ensemble, la sélection togolaise offre au public suisse une fenêtre sur une cinématographie encore relativement peu diffusée dans le pays.

Cette présence constitue surtout une opportunité de mettre en lumière une génération de réalisateurs, producteurs, techniciens et collectifs indépendants qui contribuent à renouveler les formes et les récits du cinéma togolais.

Derrière les dix films sélectionnés se dessine en effet un secteur en mouvement. Les productions abordent aussi bien les réalités urbaines que les traditions ancestrales, les blessures sociales que les questions de transmission. Elles témoignent d’une volonté de revisiter les histoires individuelles et collectives pour mieux interroger le Togo contemporain.

Le Focus intervient par ailleurs dans une période de redynamisation et de structuration du secteur cinématographique togolais. Sa portée dépasse donc le cadre culturel. En offrant aux œuvres togolaises une visibilité internationale, Lausanne devient un espace de circulation, de rencontres et potentiellement de nouvelles collaborations.

Dix films, une mosaïque du Togo contemporain

La sélection repose sur trois longs formats et sept courts ou moyens métrages. La fiction, le documentaire et l’animation y dialoguent pour offrir une représentation multiple du pays.

Avec Abalo & Afi, Mimi Bossou raconte le parcours de deux jumeaux injustement accusés dans leur village et contraints de survivre dans les rues de Lomé. Leur trajectoire devient une histoire de résistance, de solidarité et de découverte de leurs propres talents.

Autre regard sur la société togolaise, Cent douze de Joël M’Maka Tchedre remonte la mémoire de l’ancienne voie ferrée menant à Blitta. Sur les 112 kilomètres du parcours, des témoins se souviennent d’une époque où le train structurait l’activité économique et incarnait un espoir collectif. Le film transforme ainsi une infrastructure en véritable réservoir de mémoire.

Dans Mawu-Sika, Steven AF plonge le spectateur dans l’univers des Nana Benz. Héritière de cette tradition commerciale emblématique du Grand Marché de Lomé, Mawu-Sika doit naviguer entre solidarité, rivalités et secrets familiaux. À travers cette fiction, le réalisateur revisite également une page importante de l’histoire économique et sociale de la capitale.

La transmission intergénérationnelle occupe une place centrale dans Ménézé (Ma grand-mère) d’Elisabeth Lemou. Après un rêve inquiétant, une jeune fille brave l’interdiction de son père et retourne au village auprès de sa grand-mère. Le film explore alors le rapport entre générations, mémoire familiale et découverte d’un univers traditionnel.

Avec Sikien, Hègra Djessaga s’intéresse aux tatas traditionnelles du pays batammariba. Ces constructions patrimoniales deviennent le point de départ d’une réflexion sur le vieillissement, l’effacement et la sauvegarde des cultures.

La dimension sociale apparaît avec force dans *Silence brisé* d’Amanou Yelebo. À partir de témoignages de survivantes, le documentaire suit une militante engagée dans la lutte contre les violences sexuelles et psychologiques. L’œuvre questionne notamment la responsabilité des hommes face à ces violences.

Plus léger, The Bike d’Emmanuel Torko mise sur l’humour et l’absurde. En huit minutes et sans dialogue, un rendez-vous amoureux tourne à la mésaventure après la disparition d’un vélo. Une histoire courte qui joue avec les imprévus du quotidien urbain.

Dans The Wallet (Le portefeuille), Cédric Adougba choisit l’animation pour questionner les apparences. Une rencontre entre un adulte pressé et une enfant suffit à renverser les perceptions et à poser une interrogation sur les comportements et les véritables codes de la bonne éducation.

La préservation des savoirs traditionnels est également au cœur de Werga (La flûte) de Jeannine D. Bessoga. Ce documentaire, coproduit par le Togo et le Burkina Faso, suit un flûtiste nawda à la recherche d’un artisan capable de remplacer son instrument perdu. Son autre préoccupation est de transmettre à son fils un savoir musical fragilisé par le temps.

Enfin, Zogbeto (Taxi 13) de Matthieu Abalo propose une courte plongée dans un Lomé où le réel et l’imaginaire se rencontrent. À son arrivée dans la capitale, un grand-père monte dans un taxi délabré. Le chauffeur énigmatique l’entraîne alors dans une aventure où le quotidien bascule progressivement vers l’étrange.

Mémoire et patrimoine au cœur des récits

La force de cette sélection réside dans la diversité des histoires racontées. Les dix films ne proposent pas une vision uniforme du Togo. Ils en révèlent au contraire plusieurs visages : celui d’une société confrontée à ses mutations, celui d’une jeunesse en quête de repères, celui des traditions menacées d’effacement et celui d’un patrimoine qui cherche de nouvelles voies de transmission.

De l’histoire du chemin de fer aux traditions batammariba, des Nana Benz aux réalités de Lomé, les cinéastes s’emparent ainsi de fragments du patrimoine national pour les réinterroger à la lumière du présent.

Le cinéma devient alors un espace de mémoire, mais aussi de débat. Il ne s’agit plus seulement de conserver le passé. Il s’agit de le questionner, de le confronter aux transformations de la société et de permettre à de nouvelles générations de se l’approprier.

Quatre professionnels togolais à la rencontre du public

Le Focus Togo ne se limite pas aux projections. Quatre professionnels togolais sont présents à Lausanne : Marcelin BOSSOU, Folligan AMOUZOU, alias Steven AF, Joël TCHEDRE et Essivi Mimi BOSSOU-SOEDJEDE.

Ils accompagnent les projections et participent aux échanges avec le public. Leur présence permet de prolonger les films par des discussions sur les réalités de la création cinématographique au Togo, les parcours professionnels et les enjeux auxquels le secteur est confronté.

Marcelin BOSSOU intervient également dans la table ronde « Tous les chemins mènent au cinéma ? ». Cette rencontre s’intéresse aux différentes voies d’accès aux métiers du cinéma en Afrique et aux parcours qui peuvent conduire les jeunes talents vers cette industrie.

Quand le cinéma rencontre la musique

La présence togolaise se poursuit également sur la scène musicale avec Nana Benz du Togo. Le quintet, présenté comme un groupe de « digital vaudou féministe », associe voix, rythmes, soul et musique électronique.

La formation utilise également des instruments fabriqués à partir de matériaux recyclés, créant un univers sonore qui conjugue héritage et expérimentation.

Cette ouverture musicale élargit la portée du Focus Togo. Le cinéma dialogue avec la musique, la mémoire avec la création contemporaine et le patrimoine avec de nouvelles formes d’expression.

Lausanne, une nouvelle vitrine pour le cinéma togolais

Créé en 2006, le Festival cinémas d’Afrique Lausanne défend la diversité des récits africains et de leurs diasporas. En vingt éditions, près de 900 films y ont été présentés, selon la Ville de Lausanne.

Pour cette édition 2026, plus de 60 œuvres provenant de 29 pays sont au programme, avec également des rencontres, deux tables rondes, des séances destinées au jeune public, des projections en plein air et plusieurs rendez-vous musicaux et festifs.

Dans ce cadre, le Focus Togo apparaît comme un rendez-vous important pour une cinématographie en quête d’une circulation plus large. Les dix œuvres sélectionnées témoignent d’un cinéma qui puise dans la mémoire sans s’y enfermer, explore la société sans détour et revisite l’héritage culturel pour mieux le projeter dans le présent.

À Lausanne, le cinéma togolais ne se contente donc pas de montrer ses films. Il présente une nouvelle manière de raconter le Togo, entre mémoire, société, patrimoine et imaginaires contemporains.